Interview du jour : Le Génie maritime romain

Interview du jour

avec Jean-Claude Golvin filmé

et Gérard Coulon par écrit

autour de leur nouvel ouvrage, Le Génie maritime romain (publié en octobre 2020, éd. Actes Sud).

Interview de Gérard Coulon, par Romain Pigeaud.




Romain Pigeaud : Le Génie maritime romain, voilà un titre inattendu ! L’image que nous avons des Romains est plutôt celle d’un peuple conquérant qui étendait son pouvoir sur la terre ferme. En matière de navigation, ils ont plutôt la réputation d’être des opportunistes. N’ont-ils pas copié leurs bateaux de guerre sur ceux de leurs adversaires carthaginois ?

Gérard Coulon : On a souvent prétendu, en effet, que les Romains n’avaient pas le pied marin. Pourtant, dès qu’ils ont commencé à dominer le bassin méditerranéen, ils ont créé et développé de nombreux ports. L’approvisionnement de Rome, avec son million d’habitants, a nécessité la sécurisation des voies maritimes et la création d’aménagements portuaires efficaces. Pour réaliser ces ports, ils se sont appuyés sur l’étonnant savoir-faire des ingénieurs et des architectes afin de bâtir jetées, brise-lames, quais, entrepôts, chantiers navals, cales à bateaux et phares.


Romain Pigeaud : Les Romains ont aussi maîtrisé la technique du béton maritime, dites-vous.

Gérard Coulon : Ah ! oui, c’est de leur part une innovation géniale ! Un mélange de chaux éteinte pâteuse, d’agrégats et surtout de pouzzolane : de la cendre volcanique consolidée provenant des Champs Phlégréens situés dans la région de Naples, entre Pouzzoles et Baïes. Sa particularité est qu’elle durcit et fait prise sous l’eau. Cette propriété a suscité l’étonnement et l’admiration de plusieurs auteurs latins tels l’architecte Vitruve mais aussi Sénèque et Pline l’Ancien. La toute première attestation de sa mise en œuvre remonte à 37 av. J.-C. pour la construction du Portus Julius dans la baie de Naples, sous les ordres d’Agrippa, le second d’Octave et l’artisan de la bataille navale d’Actium, contre Marc-Antoine et Cléopâtre.


Romain Pigeaud : Pourquoi intervient-elle à ce moment-là ?

Gérard Coulon: La maîtrise de ce remarquable matériau de construction en milieu marin intervient à un moment crucial pour l’État romain. Celui où il faut résoudre un problème urgent et vital : l’approvisionnement de Rome. Cette innovation technique permet l’aménagement d’infrastructures énormes dans les ports et dès lors, le commerce connaît une intense prospérité. À tel point que le poète latin Juvénal n’hésite pas à écrire : « Regarde les ports et la mer couverts de grands navires : la majorité des hommes est aujourd’hui sur l’Océan. »


Romain Pigeaud :C’est vraiment à ce moment-là que la mer est entrée dans l’univers des Romains ?

Gérard Coulon : Comme l’avait magistralement souligné Michel Reddé dans sa thèse Mare nostrum, la mer Méditerranée fait dès lors partie du quotidien des Romains. Par exemple avec les naumachies, les spectacles marins reproduits dans les amphithéâtres, mais aussi avec les décors des demeures dont les peintures murales s’ornent de scènes marines comme à Pompéi. D’ailleurs, un détail au passage. Parmi les missions exceptionnelles dévolues aux marins, figure le déploiement des vélums au Colisée. Les marins seuls, en effet, étaient capables de tendre des cordes longues de quelque 150 m, de déployer 22 000 m2 de toile, de grimper aux mâts et de travailler à soixante mètres de hauteur !


Romain Pigeaud : Quel est l’apport principal de votre livre ?

Gérard Coulon : Le côté concret de la restitution des chantiers antiques. Nous avons voulu, Jean-Claude Golvin et moi, restituer l’ambiance et la réalité des chantiers, en quelque sorte nous glisser dans la peau des ingénieurs et des contremaîtres confrontés à des questions pratiques qui n’avaient jamais été véritablement envisagées jusqu’alors. Construire en mer, avec la technologie de l’époque, c’est se confronter à des difficultés tout à fait spécifiques. Le milieu marin est souvent hostile et il n’est que de relire l’épisode de la tempête essuyée par Paul de Tarse pour en mesurer les dangers. Nous avons voulu exposer les questions techniques de manière aussi claire que possible avec un double défi : ne pas imposer au lecteur des termes spécialisés par trop hermétiques, tout en nous efforçant de ne jamais dénaturer le propos scientifique. Nous montrons également que l’architecte Vitruve n’a probablement jamais eu l’expérience concrète de la construction en mer. Les données qu’il fournit, en effet, ne résistent pas à l’expérimentation…


Romain Pigeaud : Le livre bénéficie également des splendides aquarelles de Jean-Claude Golvin.

Gérard Coulon : Elles constituent l’un des apports majeurs de l’ouvrage. C’est bien connu ! Un bon dessin vaut mieux qu’un long et fastidieux discours. Sur les 124 illustrations, Jean-Claude a réalisé 71 œuvres inédites avec notamment de grandes restitutions de Césarée de Maurétanie (une première !) sans compter une nouvelle vue générale d’Alexandrie. Et puis il y a toutes les restitutions des chantiers et les vues techniques détaillées. C’est évidemment un supplément esthétique au livre, qui fait sa richesse et son attrait.



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